David Gaudu : Comment il gère son poids au sommet

David Gaudu
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Dans le monde impitoyable du cyclisme professionnel, et plus particulièrement dans la confrérie des grimpeurs, il existe une loi physique à laquelle nul ne peut échapper : la loi de la gravité. Chaque année, à l’approche du Tour de France, la même obsession s’empare des coureurs qui visent le classement général. Une obsession qui se mesure en grammes et qui se joue à chaque repas : la quête du “poids de forme”.

David Gaudu, l’un des plus grands talents français de sa génération et leader de l’équipe Groupama-FDJ, est l’incarnation de ce défi permanent. Du haut de son 1,73 mètre, ce poids plume breton a fait des cols mythiques des Alpes et des Pyrénées son terrain de jeu. Sa 4e place sur le Tour de France 2022 a prouvé qu’il avait le potentiel pour rivaliser avec les meilleurs.

Mais pour atteindre ce niveau d’excellence, le talent et l’entraînement ne suffisent pas. Une bataille invisible, menée 365 jours par an, est tout aussi cruciale : la gestion millimétrée de son poids. Comment un athlète de haut niveau parvient-il à atteindre un poids minimal pour voler en montagne, sans sacrifier sa puissance, sa santé et son équilibre mental ? Loin des régimes miracles et des solutions simplistes, la méthode de David Gaudu est une approche scientifique, collective et psychologiquement exigeante. Plongée dans les coulisses de la discipline la plus secrète et la plus exigeante du cyclisme moderne.

Le poids : l’ennemi et l’allié numéro un du grimpeur

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Pour comprendre l’importance de ce sujet, il faut d’abord comprendre un concept clé du cyclisme : le rapport poids-puissance.

Ce ratio, exprimé en watts par kilogramme (W/kg), est la mesure la plus importante de la performance d’un grimpeur. Il représente la quantité de puissance (en watts) qu’un coureur peut développer, divisée par son poids total (en kilos).

  • Sur le plat, la puissance brute est reine. Un coureur lourd et puissant peut écraser les pédales et vaincre la résistance de l’air.
  • Mais en montagne, la gravité devient l’adversaire principal. Chaque gramme superflu est un poids mort qu’il faut hisser jusqu’au sommet.

L’équation est simple et brutale : à puissance égale, un coureur plus léger montera plus vite. Perdre un kilogramme de graisse, tout en maintenant sa capacité à produire des watts, représente un gain de performance considérable dans un col comme l’Alpe d’Huez ou le Tourmalet. C’est pourquoi les grimpeurs comme David Gaudu sont engagés dans une quête incessante de l’optimisation de ce rapport. Mais cette quête est un exercice d’équilibriste extrêmement périlleux.

L’approche scientifique de Groupama-FDJ : la fin de l’amateurisme

L’époque où les cyclistes géraient leur poids de manière artisanale, en se privant de nourriture de façon intuitive (et souvent dangereuse), est révolue. Aujourd’hui, et particulièrement au sein d’une équipe aussi structurée que Groupama-FDJ, la gestion du poids est une science. Ce n’est pas David Gaudu seul qui gère son poids, c’est toute une cellule de performance qui l’entoure.

1. Une nutrition millimétrée, 365 jours par an

Le rôle du nutritionniste de l’équipe est central. Le plan alimentaire de David Gaudu est d’une précision chirurgicale et il est “périodisé”, c’est-à-dire qu’il change radicalement en fonction des périodes de l’année.

  • La période hivernale (hors-saison) : C’est une phase de relative “détente”. Le coureur peut prendre un ou deux kilos. L’accent est mis sur la récupération et la reconstitution des réserves, avec une alimentation saine et équilibrée, mais moins restrictive.
  • Les stages de préparation : C’est là que la “chasse aux grammes” commence. L’apport calorique est calculé au plus juste pour permettre au corps de supporter des charges d’entraînement intenses tout en commençant à perdre de la masse grasse. Chaque repas est pesé. Les glucides, les protéines et les lipides sont répartis de manière stratégique tout au long de la journée.
  • La période de compétition (le Tour de France) : C’est le paradoxe. C’est la période où le coureur est le plus affûté, mais aussi celle où il doit consommer une quantité astronomique de nourriture pour performer. Durant une étape de montagne, un coureur comme Gaudu peut brûler entre 6000 et 8000 calories. Il doit donc manger en permanence sur le vélo (gels, barres, boissons énergétiques) et lors des repas pour reconstituer ses réserves. La stratégie n’est plus de maigrir, mais de ne pas perdre de puissance.

2. Le suivi médical constant pour garantir la santé

Cette gestion nutritionnelle est encadrée par un suivi médical très strict. L’objectif n’est jamais de maigrir à tout prix.

  • Analyse de la composition corporelle : Des tests réguliers (comme l’absorptiométrie bi-énergétique à rayons X ou DEXA scan) permettent de mesurer avec précision le pourcentage de masse grasse, de masse musculaire et la densité osseuse. Le but est de s’assurer que le coureur perd uniquement de la graisse, et non du muscle, ce qui serait contre-productif.
  • Analyses sanguines : Des bilans sanguins complets sont effectués régulièrement pour surveiller d’éventuelles carences (en fer, en vitamines…) et pour s’assurer que l’organisme n’est pas en état de surmenage.

L’équipe, comme l’explique régulièrement la presse spécialisée telle que L’Équipe, joue le rôle de garde-fou. Elle est là pour s’assurer que la quête du poids optimal ne bascule jamais dans une zone dangereuse pour la santé de l’athlète.

La bataille psychologique : vivre avec la faim et le sacrifice

La partie la plus difficile de cette gestion du poids n’est pas scientifique, elle est humaine. Pour le coureur, c’est une lutte psychologique de tous les instants.

1. Le sacrifice social et la charge mentale

Atteindre son poids de forme exige un mode de vie quasi monacal.

  • La fin de la spontanéité : Fini les repas au restaurant entre amis, les verres d’alcool, les petits plaisirs improvisés. Chaque repas est calculé, planifié. Cette discipline de fer peut mener à un certain isolement social.
  • La pensée obsessionnelle : La nourriture devient une pensée centrale, parfois obsédante. Le coureur doit constamment résister à la faim, ce qui représente une charge mentale considérable qui s’ajoute à la fatigue physique de l’entraînement. Un ancien coéquipier de Gaudu confiait anonymement : “Le plus dur, ce n’est pas de monter les cols. Le plus dur, c’est de passer devant une boulangerie après cinq heures de vélo et de ne pas pouvoir s’acheter un pain au chocolat.”

2. La ligne rouge : la lutte contre les troubles du comportement alimentaire (TCA)

Le cyclisme est un sport où la frontière entre la discipline extrême et les troubles du comportement alimentaire est dangereusement mince. La pression pour être toujours plus léger peut faire basculer les athlètes les plus fragiles dans l’anorexie ou la boulimie. C’est là que l’encadrement psychologique de l’équipe est crucial. Des psychologues du sport travaillent avec les coureurs pour les aider à maintenir une relation saine avec la nourriture et avec leur corps. Ils les aident à gérer la frustration, à déculpabiliser, et à comprendre que la performance ne se résume pas à un chiffre sur la balance.

3. Le risque de la “caisse” : le danger de trop se priver

Trop maigrir est contre-productif. Un coureur qui n’a pas assez de réserves énergétiques risque la fameuse “fringale” (ou la “caisse”), une hypoglycémie brutale qui anéantit toute performance. La gestion du poids est donc un exercice d’équilibriste : être le plus léger possible, tout en ayant suffisamment de carburant dans le réservoir pour tenir trois semaines de Tour de France. C’est une science et un art.

L’évolution de David Gaudu : de la fragilité à la maîtrise

Le David Gaudu de 2025 n’est plus le jeune coureur frêle et parfois irrégulier de ses débuts. Avec l’expérience, il a appris à se connaître parfaitement. Il a maîtrisé cet exercice d’équilibriste. Sa quatrième place sur le Tour 2022 n’est pas seulement le résultat de son talent, mais aussi la preuve qu’il a réussi, cette année-là, à atteindre le parfait équilibre entre poids, puissance et santé.

Il a appris à gérer la frustration des périodes de régime et à faire confiance au processus mis en place par son équipe. Cette maturité est aujourd’hui l’un de ses plus grands atouts.

En conclusion, la gestion du poids de David Gaudu au sommet du cyclisme mondial est bien plus complexe qu’un simple régime. C’est un système global, une approche à 360 degrés qui intègre la science de la nutrition, un suivi médical de pointe et un accompagnement psychologique constant.

C’est une bataille invisible, menée chaque jour, qui demande une discipline de fer et un sacrifice personnel immense. Loin des images héroïques des ascensions de cols, c’est dans la solitude de la pesée matinale et devant une assiette de brocolis que se gagnent aussi les grands tours. Le talent de David Gaudu lui permet de danser sur les pédales. Mais c’est cette discipline de l’ombre qui lui donne la légèreté nécessaire pour s’envoler.

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