Nous sommes en août 2025, et plus de deux ans se sont écoulés depuis qu’une vidéo de quelques secondes a fait le tour du monde, plongeant des millions de personnes dans un état de choc et d’incompréhension. Au centre de cette tempête médiatique se trouvait une figure jusqu’alors quasi intouchable, un symbole de paix et de sagesse : le 14e Dalaï Lama, Tenzin Gyatso. L’incident, survenu en avril 2023, a soulevé des questions profondes sur la culture, la moralité, le culte de la personnalité et la faillibilité des icônes.
Aujourd’hui, avec le recul, il est essentiel de revenir sur cette controverse qui a durablement marqué la fin du parcours d’un des leaders spirituels les plus influents du XXe et du début du XXIe siècle. Cet article se propose de décortiquer les faits, d’analyser les différentes interprétations qui se sont affrontées, et d’évaluer l’impact à long terme de cette polémique sur l’héritage du Dalaï Lama et sur la cause tibétaine elle-même. Comment une figure de paix a-t-elle pu se retrouver au cœur d’un tel scandale ? Et quelles leçons en avons-nous tirées ?

Le Jour où le Monde a Retenu son Souffle : Récit de l’Incident
Pour comprendre l’ampleur de la polémique, il faut se replonger dans les faits, tels qu’ils se sont déroulés et ont été perçus par des milliards de personnes à travers le monde.
Le Contexte : Un événement public à Dharamsala
La scène ne se déroule pas en privé, à l’abri des regards. Nous sommes à Dharamsala, en Inde, le siège du gouvernement tibétain en exil. Le Dalaï Lama participe à un événement public avec la Fondation M3M, en présence d’un public et de caméras. Un jeune garçon indien, accompagné de sa famille, s’avance pour poser une question au leader spirituel. L’ambiance est initialement légère et bienveillante, comme souvent lors des apparitions publiques du Dalaï Lama, connu pour son humour et sa chaleur.
La Séquence Vidéo qui a Fait le Tour du Monde
C’est alors que la séquence, qui deviendra virale, se produit. Après que le garçon lui a demandé s’il pouvait lui faire un câlin, le Dalaï Lama l’invite sur l’estrade. La vidéo, largement diffusée par les médias internationaux, montre le leader spirituel pointer sa joue, que le garçon embrasse, puis ses lèvres, que le garçon embrasse également. Jusque-là, la scène, bien que pouvant déjà être jugée inappropriée par certains, aurait pu passer pour une marque d’affection maladroite.
Mais l’instant qui suit est celui qui provoque l’onde de choc. Le Dalaï Lama tire la langue et dit au garçon : “et suce ma langue”. Le garçon, visiblement hésitant, se penche et tire brièvement la langue avant de reculer. Le Dalaï Lama rit, tout comme une partie de l’audience, et termine par un câlin et quelques mots de conseil.
L’Onde de Choc : Une Réaction Mondiale d’Indignation
Lorsque la vidéo est massivement partagée sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter (aujourd’hui X), la réaction est immédiate et quasi unanime : c’est l’horreur. Les termes “dégoûtant”, “inapproprié”, “prédateur” et “abus” inondent la toile. Des organisations de défense des droits de l’enfant expriment leur profonde préoccupation. Pour des millions de personnes, le geste est vu comme une tentative d’acte sexuel sur un mineur, un abus de pouvoir flagrant de la part d’un homme de 87 ans envers un jeune enfant. L’image du sage bienveillant se fissure en quelques heures, remplacée par celle d’un vieil homme au comportement jugé au mieux bizarre, au pire pervers.
Entre Choc Culturel et Malaise Universel : Les Tentatives d’Explication
Face au tollé mondial, deux récits principaux se sont affrontés : celui de la maladresse culturelle et celui de la faute morale impardonnable.
L’Argument de la “Taquinerie Innocente” et de la Culture Tibétaine
Les défenseurs du Dalaï Lama et le gouvernement tibétain en exil ont rapidement avancé l’argument du choc culturel. Ils ont expliqué que tirer la langue est un geste traditionnel de salutation et de respect dans la culture tibétaine, une coutume qui remonte à des siècles pour prouver que l’on n’est pas la réincarnation d’un roi cruel à la langue noire. Le geste du Dalaï Lama, selon cette interprétation, n’était qu’une “taquinerie innocente et ludique”, une blague de grand-père mal comprise par une audience occidentale qui ignore ces coutumes. Le rire de l’audience, majoritairement tibétaine, était présenté comme la preuve que, dans son contexte culturel, la scène n’avait rien de choquant.
Une Défense Jugée Insuffisante par Beaucoup
Cependant, cet argument a été largement rejeté par de nombreux critiques, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, la coutume consiste à tirer sa propre langue, et non à demander à quelqu’un, encore moins un enfant, de “sucer” la sienne. Le verbe utilisé (“to suck” en anglais) a une connotation sexuelle forte qui rendait l’explication culturelle difficile à accepter.
Deuxièmement, l’argument du contexte culturel a été perçu comme une tentative de minimiser une faute grave au nom d’un relativisme culturel dangereux. Les critiques ont souligné qu’au XXIe siècle, la protection de l’enfance et les notions de consentement et d’espace personnel sont des valeurs qui devraient être universelles et transcender les traditions locales, surtout pour une personnalité de stature mondiale comme le Dalaï Lama.

Les Excuses Officielles : Reconnaissance d’une Maladresse
Quelques jours après le début de la polémique, le bureau du Dalaï Lama a publié une déclaration officielle d’excuses. Le communiqué affirmait que Sa Sainteté “souhaite s’excuser auprès du garçon et de sa famille, ainsi qu’auprès de ses nombreux amis à travers le monde, pour la peine que ses paroles ont pu causer”. La déclaration ajoutait qu’il “taquine souvent les gens qu’il rencontre d’une manière innocente et ludique, même en public et devant les caméras”, et qu’il “regrette l’incident”.
Ces excuses ont été accueillies de manière mitigée. Pour ses partisans, elles étaient la preuve de son humilité et mettaient un point final à l’affaire. Pour ses détracteurs, elles étaient insuffisantes, qualifiant le geste de simple “maladresse” ou de “taquinerie” au lieu de reconnaître sa nature profondément inappropriée et le malaise qu’il a provoqué.
L’Impact à Long Terme : L’Héritage d’une Icône Écornée (Perspective 2025)
Avec deux ans de recul, il est désormais possible de mesurer les conséquences durables de cette controverse sur l’héritage du Dalaï Lama et sur la cause qu’il a incarnée toute sa vie.
Une Image Publique Durablement Affectée
Si ses plus fidèles adeptes ont maintenu leur dévotion, son image dans la conscience collective mondiale a été irrémédiablement écornée. Pour des générations entières, en particulier les plus jeunes qui n’ont pas grandi avec son image de héros de la paix, son nom est désormais associé à cette vidéo troublante. Une simple recherche sur internet fait remonter la polémique au premier plan. L’incident a effacé, pour beaucoup, des décennies de travail en faveur de la paix et de la compassion, laissant une tache indélébile sur son parcours.
La Récupération Politique par Pékin
Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement chinois a largement exploité la controverse. Les médias d’État chinois ont relayé la vidéo et les critiques avec zèle, utilisant l’incident pour discréditer le Dalaï Lama, qu’ils ont toujours qualifié de “loup déguisé en moine”. Cette affaire a offert à Pékin une arme de propagande inespérée pour affaiblir l’autorité morale du leader tibétain sur la scène internationale et, par extension, pour délégitimer la lutte du peuple tibétain pour son autonomie.
La Réflexion au Sein de la Communauté Tibétaine en Exil
La polémique a placé la communauté tibétaine en exil dans une position extrêmement difficile. Prise entre la loyauté envers son chef spirituel et la nécessité de répondre à l’indignation mondiale, la communauté a été divisée. Les plus âgés ont majoritairement soutenu la thèse de l’incompréhension culturelle, tandis que les jeunes Tibétains, plus connectés au monde et aux discours sur le consentement et la protection de l’enfance, ont exprimé un malaise plus palpable. L’affaire a révélé un fossé générationnel et a forcé une réflexion interne douloureuse.
La Question de la Succession Reste Entière
Cet incident a éclaté à un moment où la question de la succession du 14e Dalaï Lama est plus pressante que jamais. En affaiblissant son image, la controverse a compliqué un processus de succession déjà miné par les tensions politiques avec la Chine. Elle a donné des arguments supplémentaires à Pékin pour tenter d’imposer son propre successeur et a rendu la position du gouvernement tibétain en exil encore plus précaire.
Au-delà de l’Individu : Une Leçon sur le Culte de la Personnalité et les Valeurs Universelles
Finalement, cette polémique dépasse la seule personne du Dalaï Lama pour nous interroger sur des phénomènes plus larges.
Quand les Icônes sont faillibles
L’affaire est un rappel brutal que personne, aussi vénéré soit-il, n’est infaillible. Le culte de la personnalité, même autour de figures spirituelles prônant la compassion, peut aveugler et empêcher toute critique. Cet événement a forcé le monde à regarder l’homme derrière l’icône, avec ses défauts, ses erreurs de jugement et ses comportements problématiques. Il a montré les dangers de placer des individus sur un piédestal si élevé qu’ils semblent au-dessus des normes communes.
Le Choc des Cultures à l’Ère Numérique
La viralité de la vidéo illustre parfaitement la dynamique de notre ère numérique. Un geste local, potentiellement ancré dans une culture spécifique (même si l’interprétation reste très débattue), peut être sorti de son contexte et devenir un scandale planétaire en quelques heures. L’âge d’Internet ne laisse que peu de place à la nuance ou au droit à l’erreur, et transforme les malaises culturels en procès mondiaux instantanés.
La Primauté de la Protection de l’Enfance
Au-delà de toutes les interprétations culturelles, la controverse a remis au centre du débat une valeur fondamentale et universelle : la protection des enfants. Quel que soit le contexte, la culture ou l’intention, le consensus mondial qui s’est dégagé est que le comportement d’un adulte envers un enfant doit être irréprochable. L’incident a servi de test, et la réponse a été claire : les principes de consentement, de respect de l’espace personnel et de protection des plus vulnérables doivent primer sur toute autre considération.
Conclusion

Plus de deux ans après, la polémique de la “langue” reste un chapitre douloureux et complexe de la fin de vie du 14e Dalaï Lama. Elle a terni l’image d’un lauréat du prix Nobel de la paix et a fourni des munitions à ses adversaires politiques. Elle a forcé une introspection difficile au sein de la communauté tibétaine et a rappelé au monde entier que même les plus grandes figures spirituelles ne sont pas à l’abri des erreurs et de la critique.
L’héritage de Tenzin Gyatso sera à jamais double : celui d’un homme qui a porté la voix de la non-violence et de la compassion sur la scène mondiale pendant des décennies, mais aussi celui d’un vieil homme dont le geste troublant a soulevé un malaise universel. Cette affaire restera comme une leçon puissante sur la faillibilité des icônes, la complexité des interactions culturelles à l’ère numérique, et surtout, sur l’impératif non négociable de protéger l’innocence de l’enfance.

