Tadej Pogačar : L’attaque sur le Tour de France qui a tout changé !
Le monde du sport est fait de moments suspendus, de retournements de situation si improbables qu’ils semblent écrits par le plus audacieux des scénaristes. Le 19 septembre 2020 est l’une de ces dates gravées dans la légende du cyclisme. C’est le jour où un jeune Slovène, quasi inconnu du grand public au début de l’épreuve, a renversé le Tour de France avec une attaque, ou plus précisément une performance contre-la-montre, qui a laissé le monde sans voix. Ce jour-là, Tadej Pogačar n’a pas seulement gagné une étape ; il a changé le cours de l’histoire et redéfini les limites du possible. Revenons sur cette journée historique, sur cette ascension vers La Planche des Belles Filles qui a tout changé.

Le Contexte : Un Tour Dominé et un Scénario Écrit d’Avance
Pour comprendre l’ampleur du séisme provoqué par Pogačar, il faut se replonger dans l’ambiance du Tour de France 2020. Cette édition, reportée en septembre en raison de la pandémie mondiale, était placée sous le signe d’une domination quasi absolue. L’équipe néerlandaise Jumbo-Visma, avec son leader slovène Primož Roglič, semblait invincible.
Une forteresse jaune et noire
Jour après jour, les coéquipiers de Roglič, vêtus de leur maillot jaune et noir, contrôlaient la course avec une maîtrise impressionnante. Des coureurs de la trempe de Wout van Aert, Tom Dumoulin ou Sepp Kuss imprimaient un rythme infernal dans les cols, décourageant toute tentative d’attaque et protégeant leur leader. Primož Roglič, ancien sauteur à ski reconverti au cyclisme, était le favori logique. Solide, expérimenté et entouré de la meilleure équipe du plateau, il portait le Maillot Jaune depuis la 9ème étape.
À la veille de l’arrivée à Paris, tout semblait joué. Roglič possédait une avance confortable de 57 secondes sur son plus proche poursuivant, un jeune compatriote de 21 ans nommé Tadej Pogačar. Personne, absolument personne, n’imaginait que cet écart puisse être comblé lors de l’ultime étape décisive : un contre-la-montre individuel.
Le jeune loup face au maître
Tadej Pogačar, le leader de l’équipe UAE Team Emirates, était la révélation du Tour. Incisif, audacieux, il avait remporté deux étapes de montagne et montrait un talent exceptionnel. Cependant, il semblait un peu seul face à l’armada Jumbo-Visma. Son équipe, moins puissante, ne pouvait rivaliser avec la machine néerlandaise. Pogačar luttait avec panache, mais Roglič et son équipe géraient chaque situation avec un calme olympien.
L’avant-dernière étape, ce fameux contre-la-montre, était considérée comme une formalité pour Roglič. Il était lui-même un excellent spécialiste de l’effort solitaire. Les 57 secondes d’avance paraissaient une marge de sécurité plus que suffisante. Le scénario était écrit : Roglič allait contrôler, Pogačar allait se battre pour une belle deuxième place, et le Tour de France 2020 s’achèverait sur le triomphe annoncé du favori. Mais le sport, dans sa magie, déteste les scénarios écrits d’avance.
L’Étape de la Vérité : Le Contre-la-Montre de La Planche des Belles Filles
L’étape 20 était un format redoutable. Un contre-la-montre de 36,2 kilomètres entre Lure et le sommet de La Planche des Belles Filles. Un parcours en deux parties : une première section majoritairement plate, propice aux rouleurs puissants, suivie d’une ascension finale terrible. La montée de La Planche des Belles Filles, longue de 5,9 kilomètres, présentait une pente moyenne de 8,5%, avec des passages à plus de 20% sur la rampe finale.
C’était un effort hybride, demandant à la fois de la puissance pure sur le plat et des qualités de grimpeur exceptionnelles dans la montée. La plupart des coureurs, y compris les deux favoris slovènes, avaient prévu un changement de vélo au pied de la montée. Ils passeraient de leur vélo de contre-la-montre, aérodynamique mais lourd, à un vélo de route classique, plus léger et maniable pour la montée.
La tension monte, les chronos tombent
Les coureurs s’élançaient un par un, dans l’ordre inverse du classement général. Les spécialistes du contre-la-montre, comme Tom Dumoulin ou Wout van Aert, établissaient des temps de référence impressionnants. Mais tous les regards étaient tournés vers les deux derniers à partir : Tadej Pogačar, puis deux minutes plus tard, le Maillot Jaune, Primož Roglič.
Le jeune Pogačar s’élance avec une détermination visible sur son visage. Il ne porte pas de capteur de puissance. Il roule à l’instinct, aux sensations. Dès les premiers kilomètres, les commentateurs et les directeurs sportifs comprennent que quelque chose d’exceptionnel est en train de se produire. Ses temps intermédiaires sont extraordinaires. Il ne se contente pas de rivaliser avec les meilleurs rouleurs, il les surpasse.
L’Attaque du Siècle : Une Montée pour l’Éternité
Le mot “attaque” est souvent associé à une accélération soudaine en montagne au sein du peloton. Ici, l’attaque de Pogačar fut différente. Ce fut une lutte solitaire contre le temps, une performance pure qui a déconstruit, minute par minute, seconde par seconde, la certitude de la victoire de son adversaire.
Un rythme surnaturel
Au premier pointage intermédiaire (km 14,5), Pogačar a déjà repris 13 secondes à Roglič. L’écart n’est plus que de 44 secondes. C’est une surprise, mais pas encore un drame pour le Maillot Jaune. On se dit que le jeune Pogačar est peut-être parti trop vite et qu’il va le payer plus tard.
Mais Pogačar ne faiblit pas. Sa cadence de pédalage est fluide, puissante. Il est parfaitement positionné sur sa machine. Au pied de La Planche des Belles Filles, au moment du changement de vélo, l’impensable commence à devenir possible. L’écart a fondu. Pogačar a repris 36 secondes sur la partie plate. Il ne reste plus que 21 secondes à combler dans la montée.
Le changement de vélo de Pogačar est d’une efficacité redoutable. En quelques secondes, il est sur son vélo de route et attaque les premières pentes. Derrière lui, Roglič arrive. Son visage est marqué par la tension. Son changement de vélo est moins fluide, un peu plus lent. Le langage corporel ne trompe pas. La confiance a changé de camp.
L’ascension vers la gloire
Ce qui suit est un moment d’anthologie. Pogačar danse sur les pédales. Il grimpe avec une aisance déconcertante, dévorant le bitume des pentes terribles des Vosges. Derrière, Roglič souffre. Son casque est de travers, son pédalage est moins souple. Il se bat, il donne tout ce qu’il a, mais il voit son rêve s’effriter à chaque coup de pédale.
Le directeur sportif de Jumbo-Visma, dans la voiture, lui hurle dans l’oreillette les écarts qui se creusent. Le monde du cyclisme, les spectateurs, les téléspectateurs, retiennent leur souffle. Le maillot jaune virtuel change d’épaules en pleine montée. Pogačar est en train de réaliser l’un des plus grands exploits de l’histoire du Tour.
Il franchit la ligne d’arrivée avec un temps stratosphérique. Il remporte non seulement l’étape, mais il le fait avec une marge si grande que le suspense est total. Il faut maintenant attendre l’arrivée de Primož Roglič. Les secondes s’égrènent, longues comme des heures.
Roglič, le visage décomposé par l’effort et la détresse, franchit la ligne. Le chronomètre est implacable. Il a perdu 1 minute et 56 secondes sur son jeune rival. Au classement général final, Tadej Pogačar est le nouveau Maillot Jaune, avec 59 secondes d’avance.
Il a renversé le Tour de France le dernier jour. À 21 ans. Le coup de théâtre est total.
L’Après-Course : Entre Joie Immense et Drame Humain
La ligne d’arrivée offre une scène de contrastes saisissants. D’un côté, l’euphorie pure de Tadej Pogačar et de son équipe. Le jeune Slovène, assis sur une chaise, regarde l’écran géant, les larmes aux yeux, en comprenant qu’il vient de gagner le Tour de France. C’est l’accomplissement d’un rêve d’enfant, réalisé de la manière la plus spectaculaire qui soit.
De l’autre côté, c’est le drame. Primož Roglič, après avoir franchi la ligne, s’effondre sur le sol, K.O. debout. Son regard est vide. Lui et son équipe, qui ont parfaitement maîtrisé la course pendant trois semaines, voient la victoire leur échapper au dernier moment. L’image de Tom Dumoulin, venu consoler son leader en larmes, est l’une des plus poignantes de l’histoire récente du sport. C’est un rappel brutal de la cruauté du sport de haut niveau.
Le monde du cyclisme est sous le choc. Personne n’avait vu venir un tel scénario. Les experts analysent la performance de Pogačar, la qualifiant de “hors norme”, “d’extraterrestre”. Comment un si jeune coureur a-t-il pu générer une telle puissance, une telle résistance, après trois semaines de course éreintantes ?
Les Conséquences : La Naissance d’un “Cannibale” et une Nouvelle Ère

Cette performance à La Planche des Belles Filles n’était pas un simple coup d’éclat. C’était l’acte de naissance d’un nouveau phénomène du cyclisme mondial.
L’avènement de Pogačar
En remportant ce Tour de France 2020, Tadej Pogačar est devenu le deuxième plus jeune vainqueur de l’histoire. Mais plus que la victoire, c’est la manière qui a marqué les esprits. Il a prouvé qu’il était un coureur complet, capable de gagner sur tous les terrains : en haute montagne, en contre-la-montre, et même au sprint en petit comité.
Les années suivantes ont confirmé son immense talent. Il a remporté une seconde fois le Tour de France en 2021 avec une domination écrasante, et a continué d’accumuler les victoires sur les plus grandes courses du monde, comme le Tour de Lombardie ou Liège-Bastogne-Liège. Son style offensif, son audace et sa capacité à attaquer de loin lui ont valu des comparaisons avec les plus grands champions de l’histoire, comme Eddy Merckx. Ce jour de septembre 2020 a lancé la “génération Pogačar”.
L’impact sur Primož Roglič et le cyclisme
Pour Primož Roglič, cette défaite fut une blessure profonde. Perdre le Tour de cette manière aurait pu briser n’importe quel athlète. Mais le champion slovène a montré une force de caractère admirable. Il est revenu plus fort, remportant par la suite trois fois le Tour d’Espagne (La Vuelta) et le Tour d’Italie (le Giro), prouvant qu’il restait l’un des meilleurs coureurs du monde. Leur rivalité est devenue l’une des plus passionnantes du cyclisme moderne.
Cet événement a aussi changé la manière de courir. La stratégie du contrôle absolu, pratiquée à la perfection par des équipes comme Sky (aujourd’hui Ineos Grenadiers) et Jumbo-Visma, a montré ses limites face à un coureur imprévisible et surpuissant comme Pogačar. Il a rappelé que le cyclisme n’est pas une science exacte et qu’un exploit individuel peut renverser la logique collective la plus implacable. Il a réintroduit une part de folie, d’incertitude et de romantisme dans les grands tours.
Conclusion : Un Moment d’Histoire

L’attaque de Tadej Pogačar sur les pentes de La Planche des Belles Filles reste bien plus qu’une simple victoire sportive. C’est un récit humain de dépassement de soi, de jeunesse triomphante et de drame sportif. C’est la preuve que même lorsque tout semble écrit, le sport conserve sa capacité à nous surprendre, à nous émouvoir et à créer des légendes.
Ce jour-là, le jeune slovène n’a pas seulement pédalé vers la victoire. Il a grimpé au sommet de l’Olympe du cyclisme, nous offrant un de ces moments rares et précieux où le sport transcende le simple résultat pour devenir un chapitre inoubliable de son histoire. Une histoire dont on parlera encore dans des décennies, en se demandant : “Vous souvenez-vous de ce contre-la-montre fou où Pogačar a renversé le Tour de France ?”. Et la réponse sera, invariablement, un sourire admiratif.

